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La ville de Bukavu reste régulièrement le théâtre de tensions communautaires, de stéréotypes persistants et de discours de haine. Face à ce climat bouleversant, la poésie et le slam émergent comme des formes d’art puissantes, susceptibles de déconstruire les préjugés et reconstruire les ponts du vivre-ensemble. À travers des rimes engagées, des métaphores et la force des mots, des artistes locaux s’investissent dans une lutte déterminée et pacifique contre la haine et les divisions.

Mérou Mégaphone, artiste engagé et co-fondateur du collectif Bukavu Slam Session, fait de son art une arme de conscience et de réconciliation. Pour lui, la guerre qui gangrène la région du Kivu transcende les générations et constitue une blessure profonde, constituant  un sujet brûlant qui nourrit sa plume et oriente ses combats. « Je suis panafricain parce que j’utilise le slam pour revendiquer mon humanité et questionner les travers de la société. Grandissant dans le Kivu, on ne peut pas rester indiffèrent face à cette situation dans laquelle je suis né. Je connais très bien les causes profondes qui divisent la région. Il m’est donc possible de pratiquer cet art majestueux pour mettre en évidence les causes les plus nobles de ce monde comme la paix et la cohabitation pacifique»

Dans cette dynamique, l’art devient un espace de dialogue intergénérationnel et interculturel. Le slam et la poésie éduquent, sensibilisent et réparent. Il donne voix à ceux que l’on entend peu par le biais des artistes et font tomber les masques des stéréotypes ancrés dans les esprits. Les artistes abordent des thèmes sensibles, notamment les violences, les exclusions, les origines ethniques, le genre,… pour en faire des outils de réflexion et de transformation sociale.

Patricia Kamoso, slameuse passionnée depuis l’enfance, a fait de sa propre vulnérabilité un levier d’engagement. Être femme dans un environnement instable, c’est porter une double fragilité explique-t-elle. Longtemps seule représentante féminine dans Bukavu Slam Session, elle a initié le programme Slam au Féminin pour encourager d’autres femmes à s’exprimer à travers l’écriture.

«Je m’attèle beaucoup plus sur les questions de droits des femmes puisque tout le monde est au courant de ce qui se passe au Kivu actuellement. Récemment, j’ai eu à ressentir une peur d’être simplement une femme. Cette fragilité qui survient après tout ce que je peux être ou dire et cette peur m’a rappelé ma mission. Avant de poursuivre : Au départ, je me suis retrouvé presque la seule fille dans Bukavu slam session et comme je ne voulais plus être seule, nous avons créé le programme Slam au féminin pour intégrer les autres filles dans cette lutte à travers l’écriture mais avec des gros défis puisque les femmes venaient et repartaient très vite. Heureusement que d’autres ont évolué ».

Pour Mérou Mégaphone et Patricia Kamoso, le slam et la poésie ne sont pas une simple performance : c’est une discipline exigeant un engagement quotidien par des apprentissages continus. L’objectif pour avancer est de perfectionner sa plume, mais surtout de rester fidèle à une éthique de vérité, de justice et de paix.

À Bukavu, là où les cicatrices sociales sont encore vives, la parole poétique devient un outil de guérison, de cohésion et de résilience. Elle prouve que l’art peut désarmer la haine, déconstruire les stéréotypes et redonner espoir à des communautés fatiguées par la division.

Kathia AMINA

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